Dans l’après-mai 1968, la tradition anti-impérialiste de solidarité avec le Viêt-Nam et avec les colonies portugaises encore sous le joug du salazarisme, ou encore de luttes contre les dictatures latino-américaines, avait permis en France une certaine confluence entre la gauche radicale et les mouvements alors souvent qualifiés de « nationalitaires ». Le colonialisme devait certes être combattu dans le tiers monde, mais aussi en France. L’archétype en avait été le Larzac, alors sous la menace de l’extension du camp militaire. Néanmoins, cette confluence fut en réalité très partielle et plus une simple « intersection » entre l’antimilitarisme de la gauche radicale et la revendication identitaire, qu’une unification des objectifs. La même gauche radicale qui ne voulait pas de l’extension du camp militaire n’avait rien à proposer, autre que la destruction du capitalisme, pour une meilleure promotion, le progrès culturel et en dernière analyse l’autodétermination des nations dont l’incorporation à la France n’avait pas été pacifique. Elle restait fondamentalement jacobine. Quant à ceux, nombreux, qui passèrent de la gauche radicale à la gauche social-démocrate, ils se satisfirent largement de la régionalisation — une régionalisation pourtant purement administrative et ne cherchant absolument pas à redéfinir les limites des régions ou départements pour les faire mieux correspondre aux réalités ethnoculturelles. Les courants marxistes -mais aussi les anarchistes -en restèrent peu ou prou à la vieille association marxienne entre la « nation » et la « bourgeoisie », c’est-à-dire l’assignation des révolutions nationales à la seule étape historique des révolutions bourgeoises. Marx avait hâtivement généralisé un cas de production nationale — bien réel au demeurant — et du fait du « capitalisme, creuset des nations », le seul cas possible de production de nations : comme s’il n’y avait pas eu avant lui des nations médiévales très cristallisées (même si les symboles en étaient différents), et comme s’il ne devait plus y avoir de nations après lui... Comme si l’identité suivait mécaniquement l’évolution de l’économie.
À y regarder de près, cette vision, indubitablement marxienne, était bien peu marxiste, en contradiction avec le matérialisme historique et le dialectique des mouvements sociaux : la lutte des classes, certes, est le moteur de l’histoire, mais elle ne la résume pas, d’autres polarisations sociales et des faits de conscience autres que la conscience de classe, peuvent exister et être porteurs d’émancipation. Les processus de cristallisation identitaire sont en réalité une tendance permanente de la vie sociale et des mouvements sociaux, et si le capitalisme, le colonialisme, le stalinisme ou la mondialisation en ont évidemment modifié le contexte, ils ne les ont pas amoindris. Par ailleurs, les faits de conscience identitaire peuvent se conjuguer avec la conscience de classe : les opposer, à la manière par exemple d’une Arlette Laguiller pour qui tout mouvement national est « petit-bourgeois », est non seulement sectaire, mais surtout diviseur.
Avant la nation, des pratiques et des besoins sociaux
L’ « ultra-classisme » (et, pour tout dire, l’économisme) gauchiste ne comprend pas que la conscience identitaire, puis la revendication identitaire, sont profondément ancrées dans des pratiques sociales qui existent avant elles. Ce sont ces pratiques sociales qui sont opprimées (et non point basiquement le « nationalisme »), aujourd’hui, par le capitalisme et la mondialisation. La revendication identitaire est donc un besoin social comme un autre, et doit être ainsi défendue avec la même énergie que la lutte contre le chômage ou pour des trente-cinq heures vraiment hebdomadaires (non « flexibilisées »).
Malheureusement, la culture marxienne de la gauche radicale franco-parisienne la mène à considérer que la question nationale est dépassée (puisque la révolution bourgeoise est dépassée), sauf dans les pays colonisés (autrefois on disait « arriérés »). Ainsi l’internationalisme, cette solidarité des mouvements nationaux, et en particulier l’internationalisme prolétarien, cette solidarité de mouvements nationaux dont le mouvement ouvrier a pris la direction, sont-ils simplement faits synonymes d’antinationalisme. Or il ne peut y avoir d’internationalisme sans nationalisme. La culture jacobine de la gauche social-démocrate ou communiste aboutit au même résultat, avec des arguments différents : la « souveraineté de la nation », la « République une et indivisible », voire « les cultures régionales cheval de Troie de l’anglais et de Bruxelles ».
Ainsi l’attitude d’une LCR (Ligue communiste révolutionnaire, trotskiste) a-t-elle été exemplaire dans l’affaire de la Nouvelle-Calédonie (Alain Krivine résuma l’attitude de son parti en une formule saisissante : « le devoir d’anti-colonialisme ») et il l’est encore en ce qui concerne l’Irlande du Nord. Mais on notera bien que ce qui motive le soutien, c’est le rapport colonial (ici l’impérialisme anglais) et non le droit à l’identité : l’Irlande a droit à la réunification, parce que sa division est une séquelle de la colonisation, et non parce que l’identité irlandaise couvre toute l’Île. Ainsi, l’extrême-gauche a, sauf exceptions, considéré la réunification allemande comme une catastrophe (« puisqu’elle était capitaliste »), comme si le maintien d’une RDA sénile et stalinienne pouvait être une base quelconque de redémarrage d’un socialisme démocratique : elle a, dans l’affaire yougoslave, défendu les droits de tous les peuples, sauf celui démographiquement le plus nombreux, le peuple serbe. Elle n’a quasiment rien à proposer lors des élections régionales françaises, si ce n’est la copie de la plate-forme pour les législatives ou les présidentielles : lors des dernières régionales en France (mars 1998), la plate-forme de la LCR (pour ne point parler de celle de LO), ne disait rien, absolument rien, sur les régions ; le seul moment où l’on y parlait du droit à l’alphabétisation dans les langues originelles était relatif aux... travailleurs immigrés, ce qui montrait bien que dans l’esprit des rédacteurs, le problème ne se posait pas pour des citoyens français ! Rien sur la Corse, rien sur Euzkadi, rien sur le bilinguisme en Alsace, etc. Il n’y a pas forcément hostilité, mais sous-estimation permanente de l’importance, dans le mouvement social, des luttes identitaires parce qu’elles ne sont pas directement anticapitalistes. Comme si le capitalisme se résumait au mode de production capitaliste (à l’économie) et n’avait pas bien d’autres manifestations !
Le résultat de cette indifférence ou de l’hostilité de la gauche radicale et de la gauche classique est qu’effectivement, dans les mouvements identitaires, existent de puissantes tendances conservatrices et parfois majoritaires. Le vide abyssal du programme de la gauche en ce qui concerne la Corse explique largement les dérives droitières et militaro-maffieuses de certaines organisations. C’est bien pour cela qu’il faut faire comprendre que l’un des enjeux majeurs du mouvement abertzale par exemple, n’est rien d’autre que le basculement du pays basque de la droite à la gauche. Ce ne peut être contre la nation basque que la gauche y deviendra majoritaire !
Universalisme ou uniformité ?
Derrière tout cela, il y a bien sûr des conceptions idéologiques profondément ancrées, et qui sont passées de France ou du Portugal à leurs anciennes colonies, notamment africaines. La nation, en effet, n’est pas considérée dans la tradition néojacobine comme un processus historique de cristallisation identitaire, dont la durée et l’intensité peut amener à la revendication et à la formation d’un Etat propre, alors Etat-nation. Elle est considérée comme « créée » par l’Etat, alias la République, et n’est donc pas produite par une palette d’identités culturelles, mais « définie » par un ensemble de droits politiques (égalité des droits, suffrage universel, plus tard école laïque publique, services publics, Sécurité sociale, etc.). On confond alors la nation et l’Etat républicain — d’où l’argument que les langues régionales sont antirépublicaines... ; la nationalité est synonyme de citoyenneté (c’est d’ailleurs un argument utilisé contre le droit de vote des étrangers). Logiquement, on confond égalité et uniformité, et enfin on confond uniformité et universalisme. Seule la manière franco-parisienne est universelle, d’autres manières de sentir la France, de la pratiquer, voire de s’en séparer, sont des particularismes. Un mouvement de promotion culturelle, de modernité et de dignité, est un « repli identitaire » mais l’imposition de la notion de « peuple français » contre celle de « peuple corse » est universaliste !
Pourtant, la nation est une réalité subjective et un concept bien distincts de celui de l’Etat. La nation n’est qu’une forme particulièrement durable et intense de l’ethnie, elle relève de l’imaginaire : elle n’est rien d’autre que la communauté idéalisée des gens qui ressentent un sentiment donné de nationalité, et le peuple n’est rien d’autre que la population de la nation. La nation peut avoir été renforcée par un Etat, mais jamais créée ex-nihilo par lui. Il est absurde — et fait bien rire les historiens médiévistes — de lire souvent que la nation France « date » de 1789 (ou, pareillement, « date » du baptême de Clovis en 496). Il n’y a aucune « date de création » des nations (même si elles-mêmes, réécrivant leur histoire, peuvent l’affirmer au cours de la fabrication de leurs mythes) puisque les nations sont le résultat de lents processus historiques et capillaires de cristallisation identitaire. Ce n’est pas 1789 qui a « créé » la nation France, c’est à l’inverse l’évolution historique de cette nation qui a impliqué de la doter d’un Etat plus moderne et provoqué la révolution ! Mais l’imaginaire n’est nullement à confondre avec l’inexistant, ce n’est rien d’autre que ce que Marx appelait une « idée socialement organisée ». Ce sentiment n’est pas définissable avec des faits normatifs (langues, etc.). On ne pourra jamais « donner la définition » de la France ou d’Euzkadi. Est un Français, un Juif, un Zoulou, un Basque, simplement celui qui se sent français, juif, zoulou ou basque. Bien entendu, la cause la plus courante de ce sentiment n’est pas que l’on naît français : on ne naît pas français, on le devient. Mais, dans la grande majorité des cas, on le sera devenu du fait que... l’on est né en France. Ce n’est pas le « sang », c’est la vie sociale et ce n’est pas simplement « politique ». Il est aberrant de lire parfois, sous la plume d’un Finkielkraut, par exemple — que l’on « adhère » à la France sur la base des grands principes des droits de l’homme. Quelle est alors, la différence entre la France et d’autres pays dotés d’une citoyenneté de qualité (Hollande, etc.) ? Du reste, ceux qui souhaiteraient bien « adhérer » à la France et en demandent les papiers sont le plus souvent fermement reconduits à la frontière.
Il faut remarquer ici plusieurs choses. Premièrement, cette vision de la nation française comme « nation purement politique » opposée à la nation allemande « culturelle » confond des divergences entre des théories sur la nation -divergences que l’on peut effectivement discerner mais qu’il ne faudrait pas exagérer, dans les traditions philosophiques des deux pays -et les nations elles-mêmes : le sentiment des gens allemands pour leur pays est-il si différent du sentiment des gens français pour le leur ? C’est un moyen commode pour la France de se sentir supérieure (elle est « citoyenne » alors que l’Allemagne serait « raciale »), et d’exprimer ainsi son chauvinisme, c’est-à-dire une forme politique exacerbée de son ethnicité !
Deuxièmement, elle oppose officiellement le politique et le culturel. La nation française n’est pas née tout de go dotée d’une citoyenneté de qualité : ce sont des générations de luttes sociales qui l’ont conquise. Mais, bien évidemment, l’habitude de vivre en citoyenneté de qualité entre dans les traditions culturelles du pays : tenir à l’école publique, laïque, gratuite, pour tous, est-ce culturel, est-ce politique ? C’est évidemment relatif aux deux. Quand, en novembre-décembre 1995 on a fait grève pour la Sécurité sociale, on défendait un service public, mais aussi l’idée même que nous nous faisions de la France face à la mondialisation en son étape maastrichienne : conscience de classe et conscience ethnonationale confluaient dans le mouvement social et en permettait la puissance.
En revanche, l’universalisme abstrait ne permet pas l’égalité des droits, parce qu’il ne tient aucun compte de l’inégalité des situations de départ. C’est bien pourquoi revendiquer des écoles bilingues, par exemple, n’est pas demander le droit à la différence, mais l’égalité des droits, l’égalité pour tous les enfants de pouvoir être alphabétisés dans leur langue. Ce droit revendiqué n’est pas antagonique à la République, à l’inverse il est constitutif d’une République qui serait vraiment sociale.
(A suivre)
CB - mars 2001